
La souveraineté est un continuum de savoir-faire
À écouter les discours politiques, industriels ou économiques, la souveraineté semble globalement être une affaire de technologies, d'usines, de relocalisations de capacités de production, de capacités militaires autonomes etc.
Depuis quelques années, le mot est partout. Souveraineté énergétique, industrielle, numérique, alimentaire, pharmaceutique. Une des dernières en date étant la souveraineté liée à l'IA et tout ce qu’elle implique. Le terme est devenu une grille de lecture du monde.
La pandémie COVID, les tensions géopolitiques et les conflits récents ont entraîné des ruptures d’approvisionnements en tout genre dans presque tous les secteurs. Un beau rappel des dépendances de chacun à l’autre (mondialisation quand tu nous tiens) qui tendent à nous rendre vulnérables.
Nous avons donc naturellement cherché des réponses à ces dépendances dans les infrastructures, les chaînes logistiques, les capacités de production ou les investissements. On a donc l'impression que le sujet se résume (à gros traits) à ce que nous possédons et devons posséder. À ce que nous possédions jadis et que nous devons réacquérir.
La souveraineté ne se résume pas à ce que nous possédons
La souveraineté, c'est aussi une affaire de temps, de transmission.
Une usine peut être construite, une machine peut être achetée, une technologie peut être développée dans un laps de temps assez court. Les savoir-faire qui rendent possible tout cela peuvent, à l'inverse, demander des années, parfois des décennies, pour être acquis. Ils peuvent aussi vite se perdre, en fonction des choix et des orientations. C’est d’ailleurs pour cela que certaines grandes orientations stratégiques sont prises, autant pour doter la France de certains moyens que pour en garder la maitrise, comme c’est le cas avec la propulsion nucléaire navale.
Nous parlons beaucoup de réindustrialisation mais moins de transmission. Et surtout l’absence de transmission qui peuvent aujourd’hui mettre à mal certains projets de relocalisation d’unités de productions.
Nous parlons de capacités industrielles, mais plus rarement des femmes et des hommes qui les incarnent. Pourtant, dans de nombreux secteurs stratégiques, la véritable rareté n'est plus toujours matérielle mais humaine : un soudeur capable d'intervenir sur des systèmes critiques, un technicien qui connaît une installation depuis vingt ans, un ingénieur qui maîtrise des compétences devenues rares, un opérateur qui sait reconnaître un défaut que personne ne verrait dans un manuel. Vous avez compris l’idée.
Ces personnes détiennent une partie du patrimoine stratégique du pays.
La souveraineté est un continuum de savoir-faire
Ces savoir-faire n'apparaissent pas spontanément. Ils sont le résultat d'un continuum qui commence bien avant l'entreprise. Il débute dans les établissements scolaires, se poursuit dans les lycées professionnels, les écoles d'ingénieurs, les universités, les centres de formation, les laboratoires de recherche, les ateliers d'apprentissage, avant de se prolonger au sein des entreprises où l'expérience affine ce qu'aucun manuel ne peut entièrement transmettre.
Lorsqu'un seul de ces maillons s'affaiblit, une filière qui ferme, une formation qui peine à recruter, un métier qui cesse de faire envie, une entreprise qui ne transmet plus suffisamment c'est l'ensemble de la chaîne qui devient plus fragile. Les expertises métiers ont longtemps été considérées comme acquises au regard de la santé économique de notre pays, de la dynamique positive du marché du travail associé et de la démographie favorable. Avec les différentes conjonctures économiques, positives ou négatives, certaines filières se sont contractées, d'autres ont perdu en visibilité ou ont même disparu. Certaines compétences sont devenues moins désirables aux yeux des nouvelles générations.
Nous (re)découvrons aujourd'hui qu'un savoir-faire disparu ne se réactive pas aussi vite qu'une ligne budgétaire. La souveraineté n'est pas seulement la capacité à produire, mais à reproduire dans le temps ce que l'on sait faire aujourd'hui. Bref, à faire en sorte qu'une compétence ne s'éteigne pas avec ceux qui la détiennent.
La souveraineté n'est pas un stock de capacités. C'est une chaîne de transmission.
Le véritable défi des prochaines années ne sera pas seulement de construire des usines, de développer des technologies ou de sécuriser des approvisionnements, mais de rendre à nouveau visibles, compréhensibles et désirables les savoir-faire sans lesquels aucune souveraineté durable n'existe.
Une technologie peut s'acheter. Un savoir-faire doit être acquis et surtout transmis.
© 2026 Mandrill Agency. Tous droits réservés.


Mandrill Agency
Paris - Marseille - Toulouse
contact@mandrillagency.com
